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Focus sur le collectif F.(s), Prix SACD x Scam 2020

«F.(s) nous catapulte dans un avenir hautement nécessaire.» : quelques mots pour commencer à décrire le travail du collectif F.(s), qui a reçu le Prix SACD x Scam 2020. Découvrez à cette occasion sa bio, mais aussi son éloge écrit par Antoine Neufmars et un portrait avec Elles font des films.


Le collectif

Le collectif F.(s) est né d’un rassemblement spontané, le 4 mai 2018 à Bruxelles. C’est un groupe d’êtres humains s’identifiant comme femmes issues du secteur artistique et culturel. C’est un rassemblement intersectionnel aux identités plurielles. C’est un mouvement de réflexion et d’action féministes qui œuvre pour un monde culturel débarrassé des pratiques patriarcales et coloniales. C’est un lieu ressource, d’inspiration, d’échange, de rencontres, de mutualisation et de partage des savoirs où les femmes de la culture travaillent à identifier et reconnaître leurs droits. C’est un espace non-mixte pour s’informer, s’instruire, se questionner et trouver des réponses. C’est une plateforme horizontale d’échanges d’idées et d’expériences, un lieu de sororité, de solidarité, de pluralité des féminismes.

f-s.collectifs.net
bela.be/prestataires/collectif-fs

 
L'éloge d'Antoine Neufmars

Les astrologues n’y croient pas ! Le début de l’an 2021 est porté par la même constellation que l’an 1962, feu vert officiel du mouvement Civil Rights. Ce nouvel alignement des planètes sera certainement propice pour le collectif F.(s). En trois ans d’existence, ce cercle de réflexion et d’action rassemble de bon gré, des centaines de femmes des arts de la scène, qui redessinent les contours du pouvoir et encouragent l’égalité, l’indépendance, la diversité
et l’innovation dans notre secteur culturel. De par leurs nouvelles écritures, F.(s) nous catapulte dans un avenir hautement nécessaire. Pointer les modes traditionnels d’autorité, c’est inévitablement questionner le champ de l’hégémonie, et de ses dérives, avec « kits de survie » à la clef, mais c’est surtout favoriser en profondeur le champ de la création future. Leur travail hardi, passionné, rebelle, retentit largement dans notre territoire, et impose très justement une nouvelle version de notre réalité partagée. Je tenais ‒ et de concert avec les Comités SACD et Scam ‒ à célébrer par nos Prix annuels, la joie de cette renaissance collective, l’énergie électrique et téméraire de ce girls only club.

Antoine Neufmars,
Présidence du Comité belge de la SACD

Les collectifs F.(s) et Elles font des films, La puissance du nombre

Elles sont des centaines à dénoncer le sexisme dans la culture et le cinéma : rencontre avec F.(s) et Elles font des films, deux collectifs en alerte et en action.

En juin 2017, des réalisatrices belges se réunissaient au Mont des Arts pour un portrait de groupe exclusivement féminin, en réponse à une autre photo parue dans la presse à l’occasion des 50 ans des aides publiques octroyées au cinéma belge, montrant un secteur « à moustache » : image frappante des inégalités à l’œuvre. En mai 2018, des professionnelles du secteur culturel se réunissaient au CFS (Collectif Formation Société) pour tenir
leur première réunion, en réponse à la nomination d’un homme – encore un ! – à la tête du Théâtre Les Tanneurs, suite à l’affaire Strosberg... Elles font des films et F.(s) sont les fruits magnifiques de ces indignations et de ces saines colères. Chacun des deux collectifs compte en son sein plusieurs centaines de femmes, fédérées autour d’un manifeste : point d’appui d’une identité en mouvement qui, dans les deux cas, propose un modèle de gouvernance horizontal et un fonctionnement spontané par groupes de travail. Les deux collectifs sont également en dialogue avec les cabinets ministériels et le parlement bruxellois. Elles font des films a reçu L’Agnès, Prix de l’imaginaire égalitaire, et F.(s) vient de s’exprimer en janvier 2021 à la Chambre sur le statut des artistes. En quelques années, les deux mouvements ont pris une ampleur et acquis une reconnaissance dont il y a lieu de se réjouir !

« Le combat ne sera jamais terminé »

Véritable plateforme de rencontres du secteur culturel dans son ensemble, F.(s) souhaite lutter contre les inégalités de genre et de diversité, et l’invisibilisation des femmes travailleuses du secteur culturel, davantage précarisées que leurs homologues masculins alors qu’elles sont plus nombreuses à sortir chaque année des écoles supérieures des arts. Le collectif est sous-tendu par une diversité d’identités, y compris dans les « métiers de l’ombre » (les techniciennes, les opératrices culturelles, les chargées de diffusion et de production – pour ne citer que celles-là). La notion d’intersectionnalité est très importante. Nous sommes là pour faire converger les luttes, nous inspirer les unes des autres, confronter nos idées, laisser place à une diversité d’opinions, y compris de pensées féministes parfois très différentes – et toujours au pluriel. Avec un cœur battant de 347 femmes et un groupe Facebook de 2500 sympathisantes, le groupe fonctionne sur base de décisions collectives et souveraines, prises lors des assemblées générales : Nous votons rarement une décision. Il s’agit davantage de discuter, réfléchir, faire des propositions, s’entendre sur un vocabulaire commun. L’horizontalité demande du temps, de la patience et de l’écoute. Cellule de veille sur les discriminations en tout genre, F.(s) observe les médias, la programmation des théâtres et des festivals, mais aussi les discriminations moins visibles comme celles des écoles d’art, la répartition des allocations et des budgets, pour porter une écoute attentive aux personnes qui subissent du harcèlement tout en assurant leur anonymat, et rendre plus visibles ces inégalités par des actions, des propositions, des demandes concrètes. Ainsi, le récent cas du palmarès 100% masculin des prix remis par l’Académie royale de langue et littérature françaises et, plus largement, les 28% de femmes primées par elle ces 20 dernières années ! La carte blanche qui en a découlé exige de corriger l’invisibilité structurelle que vous infligez aux autrices en primant exclusivement des femmes dans les cinq années à venir. Un argument provocateur assumé par le collectif, qui revendique sa liberté de ton: Nous aimons que notre idéalisme prenne le dessus. On est toutes des femmes différentes et chaque groupe est libre d’écrire ce qu’il veut, ce qui donne parfois des résultats radicaux. On aime proposer des solutions concrètes, pas seulement critiquer, mais questionner le pouvoir. Ne plus attendre que le changement vienne de l’institution, mais dire que nous, on va le faire ! Concrètement, des cellules de travail émergent souvent en réaction à une situation ou autour d’une question, parfois de façon individuelle. Elles s’agrandissent et se réunissent autant de fois que nécessaire, à court ou long terme : On fonctionne de façon très spontanée, à l’image de la création du mouvement. Rien n’est obligatoire ni exclusif ! Tout le monde peut décider de créer un groupe de travail.

Un « cinéma de papa »

Avec un fonctionnement relativement similaire à celui de F.(s), Elles font des films travaille à formaliser, verbaliser et agir sur ce qui est était perçu il y a quelques années encore par beaucoup de femmes actives dans le milieu du cinéma comme une simple gêne individuelle, et qui est devenu une injustice objectivable, concrète et identifiable comme du sexisme. Largement dominé par les hommes depuis qu’il est devenu une industrie lucrative après la crise de 1929, le cinéma est peut-être le secteur le plus conservateur de la culture : Cette spécificité vient de la popularité du médium et de ses enjeux économiques. Plus on brasse de grosses sommes, plus il y a des enjeux de pouvoir, et plus les femmes en sont exclues. Ici on parle de millions d’euros, auxquels les femmes ont nettement moins accès que les hommes ! Lié à F.(s) par certaines actions communes et par une même communauté de pensée, Elles font des films agit spécifiquement dans le milieu du cinéma, qu’il s’agisse des violences sexistes sur les plateaux, des choix de la commission du film, des écoles audiovisuelles, de la programmation ou du lobbying. La résistance au changement est forte. La parité des commissions, c’est la base, et même ça, on n’y est pas encore ! On nous renvoie sans cesse le critère de la sacro-sainte qualité des projets, mais le problème est dans la façon de les lire ! Il faut déconstruire cet argument en expliquant que la qualité est dans la diversité, qu’il faut ouvrir le champ ! Cela fait des siècles qu’on est conditionné·es par le regard des hommes. On doit en passer par les quotas si on veut pouvoir contrer l’aliénation patriarcale, et obliger
les membres des instances d’avis à suivre des formations sur le sujet. Omniprésent, le sexisme l’est aussi dans les écoles : La façon de juger de la qualité d’un film a été forgée par notre connaissance de l’histoire du cinéma, donc par ce qu’on nous a montré pendant nos études. Profs masculins, films masculins : le regard est biaisé et les étudiant·es en ont marre de le subir. Des études sont aussi nécessaires pour comprendre la disparition progressive des réalisatrices, pourtant à égalité avec les hommes à la sortie des écoles : elles sont nombreuses à déposer des projets dans les commissions sur le court-métrage et le documentaire, mais s’évanouissent au fil de la progression des carrières. Plus il y a d’argent, moins il y a de femmes. Les financiers leur feront moins confiance pour des projets ambitieux. Aux yeux d’Elles font des films, le cinéma, les séries, les contenus
audiovisuels, comme dispositifs de représentation, sont puissants : Il est temps de donner aux spectateurs et spectatrices accès à d’autres points de vue, de faire émerger d’autres œuvres, de déployer d’autres imaginaires et récits, ceux des femmes et des personnes minorisées.



Pour aller plus loin

. Pour tout savoir sur le palmarès, vous pouvez lire en ligne ou télécharger la publication dédiée.

. Voyez la remise des Prix en vidéo ici...

. ... Et découvrez des photos de la cérémonie et ses coulisses là !

Photo F.(s)