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Focus sur Laura Wandel, Prix SACD Cinéma 2021

jeudi 20 janvier 2022

« À chaque image, nous sommes harponné·es (...), captivé·es (...), touché·es » : quelques mots pour commencer à décrire le travail de Laura Wandel, à qui le Comité belge de la SACD a remis son Prix Cinéma en 2021, pour son film Un monde. Nous lui adressons nos plus chaleureuses félicitations et vous proposons de découvrir ici une bio de l'autrice, son éloge par Gabrielle Borile, et un entretien avec Juliette Mogenet.


L'autrice

Après ses études de cinéma à l'IAD, Laura Wandel accompagne son film de fin d'études, Murs (2007), dans les festivals du monde entier. Elle réalise deux autres courts métrages, O Négatif (2011) et Les Corps étrangers (2014). Ce dernier est sélectionné en Compétition officielle au Festival de Cannes en 2014.

Son premier long métrage, Un monde, est sélectionné au Festival de Cannes en 2021 dans la section Un Certain Regard et remporte le prix FIPRESCI. Depuis, Un monde est présenté dans de nombreux festivals internationaux et représentera notamment la Belgique aux prochains Oscars.

Laura Wandel travaille actuellement à l'écriture de son deuxième long métrage.

 

L'éloge du Comité 

Dans une cour de récréation, une fillette de six ans assiste au harcèlement que subit son frère. Elle est impuissante, terrassée par le tumulte et les cris
autour d’elle, accablée par la violence des autres enfants. Et nous sommes avec elle. À chaque image, nous sommes harponné·es par son regard inquiet, captivé·es par son courage, touché·es par sa détresse et sa solitude.

Plutôt que de spéculer froidement sur l’injustice de notre temps, Laura Wandel a choisi la voie de l’émotion. La magie de ce film, c’est d’avoir réussi à rester à hauteur d’enfant, de nous offrir la vision restreinte d’une gamine de six ans. Tout ce qui se passe hors champ est d’autant plus éprouvant.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, Un monde n’est pas un film sur le harcèlement. On y parle surtout d’intégration et du besoin de reconnaissance qui existe en chacun de nous. En nous montrant comment un enfant essaie de prendre sa place dans une cour de récré, ce film nous dit aussi la cruauté du combat que mène tout être humain pour s’intégrer dans le monde actuel. La violence de cette cour de récré, c’est celle de notre monde.


Gabrielle Borile, membre du Comité belge de la SACD

 

Laura Wandel - Trouver sa place dans le microcosme d’une cour de récréation

Un monde est une plongée assourdissante au coeur du microcosme d’une cour de récréation. Premier long métrage de la réalisatrice Laura Wandel, il est déjà multi–primé. Après avoir bouleversé la compétition Un Certain Regard au Festival de Cannes, il est sélectionné pour représenter la Belgique aux Oscars.


Un monde est ancré de manière très puissante dans le lieu où l’intrigue se déploie : la cour de récréation. Les spectateur·trices ont l’impression d’y être plongés, on y vit et observe tout à la hauteur de Nora, la protagoniste. Comment as–tu construit cet aspect immersif de ton travail cinématographique ?

J’ai travaillé sur le film en ayant pour point de départ l’envie intuitive d’explorer l’espace de la cour de récréation, sans savoir où ça allait me mener. J’avais un livre de photographies sur les cours de récréation du monde entier et je trouvais ça fou qu’on retrouve pratiquement partout dans le monde ce grand terrain de foot au milieu de la cour, qui prend toute la place. Je me suis dit que la cour de récréation pouvait être une sorte de miroir de la société.
Mes intuitions avaient besoin de se confronter à la réalité. J’ai ainsi commencé le travail en m’immergeant dans des cours de récré et en rencontrant des gens qui y travaillent ou qui y vivent : profs, éducateur·trices, élèves.

J’ai commencé à écrire sur base de ces observations et discussions. J’ouvre le spectre, pour ensuite le resserrer sur une intrigue et des personnages plus fins, précis. Je procède par réécriture permanente, y compris lors du tournage, du montage et du mixage. Je refais de nombreuses versions, jusqu’à parvenir à une sorte de justesse, de cohérence. Je veux vraiment rester ouverte à ce qui est le plus juste pour le film même si ça prend du temps.

Par contre, dès le départ de l’écriture, je savais que je voulais filmer à hauteur d’enfant, que je voulais placer les spectateur·trices dans cette position qu’on a souvent oubliée : quand on est petit, notre vision est limitée. Ça donne aussi une importance et un relief à tout ce qui est hors–champ qui permet d’ouvrir un nouvel espace pour les spectateur·trices qui peuvent y projeter des choses, s’imaginer ce qu’il se passe dans l’ailleurs de l’image.
Limiter la vision permet aussi de donner une place plus importante au son : le travail sur le son a été immense pour le film, très précis, et il participe beaucoup à cette sensation d’immersion.


Dans le film, Nora se retrouve témoin du harcèlement scolaire dont est victime son grand frère, Abel. Peux–tu parler de ce choix de mettre au centre ce regard, cette position du témoin ?

Dans le harcèlement, il y a trois figures : le harceleur, le harcelé et le témoin. D’un point de vue cinématographique, c’était intéressant que Nora soit dans cette position de témoin. Les spectateur·trices sont comme elle, témoins et impuissant·es, et iels se projettent, entrent en empathie avec elle et avec la situation à laquelle elle est confrontée. Je voulais qu’on soit complètement accrochés à Nora, qu’on soit toujours très proche d’elle, qu’on puisse vivre les choses à travers son corps à elle, intellectuellement mais aussi presque physiquement.

Nora oscille : les trois figures du mécanisme du harcèlement ne sont pas figées, on peut vite basculer d’un côté ou de l’autre. Pour moi, on a tous·tes déjà été dans ces trois positions, à des moments différents de nos vies. Je voulais montrer aussi le caractère non–figé de ces différents rôles. On étiquette parfois les enfants ou les personnes et iels croient alors devoir correspondre au rôle qui leur a été assigné, mais ceux–ci sont interchangeables, flous. La violence est subie par les trois, même du côté du harceleur : elle vient d’une blessure qui n’a pas été écoutée ou comprise. Les adultes ont pour la plupart des codes, des clés pour métaboliser les violences qu’ils subissent, mais les enfants ne les maîtrisent pas encore. Ils n’ont souvent d’autre choix que d’intérioriser cette violence qui ensuite rejaillit sans être maîtrisée.


Il s’agit de ton premier long métrage, mais ce film se trouve dans la continuité d’un travail d’écriture et de réalisation que tu avais déjà entamé avec tes courts métrages. On y devine des thématiques communes, des obsessions. Les deux traitaient déjà des difficultés de communication, du silence qui peut exister au sein d’une famille ainsi que du rapport au corps, notamment dans sa confrontation au regard de l’autre…

Dans Les Corps étrangers, je raconte l’histoire d’un photographe de guerre en rééducation dans une piscine. Déjà, j’étais partie d’une intuition autour de l’espace, du lieu clos qu’est la piscine dans lequel je voulais immerger les spectateur·trices avec le protagoniste, en étant au plus proche de son corps. Et ce personnage du photographe questionnait aussi cette position de témoin, faisant écho à ce que c’est qu’être celui ou celle qui regarde, puis qui est regardé.

Dans la cour de récréation, il y a ce besoin d’intégration et de reconnaissance dont on a tous·tes besoin à tous les âges. Là, c’est le premier moment où l’enfant se trouve confronté à ses pair·es et où il veut s’intégrer, être reconnu·e, trouver de nouveaux repères. Le photographe de guerre aussi doit se réintégrer dans une société dans laquelle il a perdu ses repères. 

Il y a également l’apprentissage de la séparation : au début, Nora est très dépendante d’Abel, tout comme le photographe est hyper dépendant de son kiné. Comment est–il est possible de prendre son envol, de trouver la bonne distance avec l’autre, de quitter la dépendance ? Ce sujet de l’émancipation m’intéresse beaucoup aussi.

Une autre chose qui m’obsède est le rapport de l’aide à l’autre ainsi que la thématique du conflit de loyauté et du silence qu’on voudrait protecteur pour soi et pour celleux qu’on aime mais qui s’avère aussi destructeur. Nora veut aider Abel. Le kiné veut aider le photographe, mais comment peuvent–iels faire ? Comment prendre soin de l’autre et de soi ? Mon prochain film explorera d’ailleurs à nouveau ces mécanismes, en partant d’une
immersion dans un nouveau microcosme : celui du monde hospitalier.


Entretien mené par Juliette Mogenet

Pour aller plus loin

. Découvrez la bande-annonce d'Un Monde... et courez voir le film en salle !

. Lisez la page Bela de Laura Wandel

. Découvrez l'ensemble du plamarès des Prix SACD 2021

 

Focus sur Laura Wandel, Prix SACD Cinéma 2021
Alice Khol