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Tonnerre d'applaudissements pour Eline Schumacher, Prix Spectacle vivant 2023 pour L'Amour c'est pour du beurre !

Jeudi 16 Mai 2024

« Retrouver un travail horizontal. À la manière du théâtre comme un art du plaisir, au service d'un propos. Renouer avec l'essence. Et jouer, encore et toujours. C'est sans doute ça, la volonté passionnée d'Eline Schumacher. Et c'est pas pour du beurre ». Eline Shumacher remporte le Prix SACD Spectacle vivant 2023 pour sa pièce drôle et émouvant L'Amour c'est pas pour du beurre. Elle se jouera cet été, du 3 au 21 juillet, à Avignon au Théâtre des Doms. Découvrez le portrait de l'autrice et l'éloge du Comité belge.

L'éloge du Comité belge

L’amour c’est pour du beurre, c’est un spectacle émouvant, poétique, intelligent et extrêmement drôle. C’est du théâtre, en plein, avec des personnages terriblement attachants et un style délicatement décalé.

Et puis, L’amour c’est pour du beurre, c’est un texte formidable, avec une écriture ciselée, vive et vivante. La grande subtilité du récit se niche, pour moi, dans sa construction et sa structure. Point ici de récit patriarcal qui ferait la part belle au héros qui doit tout détruire sur son passage pour atteindre le Graal. Non. Le récit que nous proposent Eline et sa formidable bande d’acteur·ice·s, donne la parole à chaque personnage dans une fable qui s’articule autour d’évènements de semblable importance, tissant un fil invisible entre le plateau et le public, le prenant par la main, sans s’interroger sur la progression du temps ou un dénouement à «obtenir». Il est empli de tant de bienveillance entre les personnages, que celle-ci déboule jusqu’à nous. C’est un récit « empouvoirant » qui invite à croire en la force du collectif et à rêver de nouveaux possibles où il serait imaginable de «bien vivre» ensemble. Et c’était un pari un peu fou de nous embarquer avec fougue, de nous tenir en haleine, de nous émouvoir, de nous faire rire, de nous remuer avec un récit de cette facture, neuve, hardie, audacieuse dans sa subtile forme qui n’a l’air de rien.

Merci et bravo, Eline, pour ce joli coup de maîtresse !

 

Marie-Paule Kumps, membre du Comité belge de la SACD

 

Eline Schumacher, pas pour du beurre

 

Elle est comédienne de formation, filière Insas. Elle est l'autrice et la metteuse en scène de L'amour, c'est pour du beurre, programmé par le Théâtre des Doms, à Avignon cet été, et pour lequel elle a gagné le Prix SACD Spectacle Vivant. Eline Schumacher revient sur son parcours, ses envies, ses passions, sa création et son amour du théâtre comme un jeu.

« Parler de soi, sa vie, son oeuvre, c'est un peu bizarre, non ? » nous glisse-t-elle, à peine installée pour l'interview, dans un éclat de rire franc. Une franchise dont on a l'habitude, quand on l'a vue sur scène, campée et assertive – on se souviendra notamment de sa présence atomique et incarnée dans « La Bombe Humaine ». Une franchise dont elle ne se départit pas dans la vie. Eline Schumacher est née à Charleroi. « Je suis venue au théâtre assez tard. J'ai commencé la déclamation et l'art dramatique vers 14 ans. En fait, je faisais de la clarinette avant, mais je me rendais compte qu'il y avait un truc de trop entre moi et le public. C’était pas assez direct et stressant. »

Alors elle se met en scène, aussi pour le plaisir du collectif. « La partie du bâtiment où se donnait le théâtre respirait la bonne ambiance, c'était moins académique. Et puis faire du théâtre, c'était aussi un peu pour faire le clown. Avec la clarinette, ce qui me plaisait, c'était l'harmonie, les marches de l'entre Sambre et Meuse, le folklore, faire des choses en groupe. »

Et puis, en déclamation, Myriam Hanquet, sa professeure dont elle tient à souligner le nom, lui fait comprendre qu'elle peut faire de cette passion naissante, « clown » et diseuse, un métier. « Mes profs, à l'école, me voyaient plutôt comme une future ingénieure. Mais mes parents avaient une fibre artistique. Je suis une enfant unique, bien élevée, calme et bonne élève. La scène m'a permis de me dévoiler. » Elle part à Bruxelles, l'INSAS, suivre le stage d'entrée de 15 jours. Un autre monde. « Être toute seule dans le métro de la capitale, c'était tout un univers. Une rencontre avec la grande ville... ». Le concours réussi, elle se cherche. Un corps, une voix. « J'ai compris, tout d'un coup, qu'il ne fallait plus étudier, mais s'ouvrir, trouver des choses à l'intérieur de moi. J'ai essayé de trouver ma voix, et j'ai même fait des nodules aux cordes vocales à force de la forcer dans le rauque. »

 

© Yann Morrison

 

Pour de vrai

Dans L'amour, c'est pour du beurre – « un titre que les gens ne retiennent pas, c'est pas top en communication, mais c'est comme ça » glisse-t-elle, elle a souhaité revenir aux sources du théâtre. La Nuit des Rois, Shakespeare, la littérature, et les masques, aussi. Pour retrouver le plaisir du théâtre d'avant. D'avant le professionnalisme. Au moment de la joie de faire. « Quand on travaille dans le théâtre depuis un petit temps, on conceptualise, on intellectualise. On oublie ce que c'était, ce truc, cette nécessité du plaisir à être sur scène, ou à voir une scène. Les spectacles qu'on faisait à l'école, c'était surtout pour la fête, à la fin. Ce moment où tout le monde est réuni ». L'amour du groupe et de l'harmonie, encore et toujours.

Eline est aussi perfectionniste, on le comprend derrière ses mots, une élève appliquée à qui son moniteur d'auto-école a dit, le jour de son permis : « On fait dix minutes pour du beurre, et puis on commence vraiment. » Elle était terrifiée, se rappelle-t-elle. « Alors, il m'a dit ça et je n'ai pas compris que l'examen avait commencé, que c'était une façon de dédramatiser. » Elle réussit son permis. Elle dont la première création, carte blanche sous la direction d'Anne Thuot à l'INSAS, c’était Manger des épinards, c'est bien, conduire une voiture, c'est mieux. « Un texte autobiographique, je n'arrivais pas à parler de sujet hors de moi, je voulais raconter comment je suis finalement tombée de haut quand je suis arrivée à l'Insas. Parce que j'étais dans l'enfance, encore. »

Et Eline, malgré les réussites, de continuer au fond d'elle à craindre de ne pas être à la hauteur, de tomber de haut. « Je regarde beaucoup le plafond quand je cherche. Je vois quelque chose et tout de suite il faut que j'intellectualise. Mais j'ai des difficultés à nommer le processus de réflexion. Puis après la façon dont j'analyse, ça passe par le corps. J'estime que les dossiers que j'écris pour les subsides sont pauvres, que je n'arrive pas toujours à poser les mots de façon structurée. Pourtant, si tu viens en répétition sur mes projets, tu ne pourras pas arriver à en placer une », rigole-t-elle. Et on la croit ! Assertivité et rires, on y revient. Et cette passionnée de corps et de vie et de concret de continuer : ce que j'ai voulu raconter, dans L'amour, c'est pour du beurre, ce sont les gens. Les spectateurs, quand ils me parlent du spectacle, me parlent des gens qu'ils ont vu sur scène. Je suis une grande amoureuse. Et le fait de se dire que les personnages s'entraînent à faire des scènes d'amour et que ça compte pour du beurre, ça aide à se lancer je crois. Si l'amour ça compte pas, au début, c'est plus facile de se lancer... »



© Hubert Amiel

En groupe

Puis l'amoureuse de vie, quand à quelques minutes de la fin de l'entretien, on lui demande si elle a une chose essentielle à dire qu'on n'aurait pas abordée, nous souligne encore l'importance du groupe, de l'équipe. « Même si je fais des choses dans mon coin, j'ai besoin de m'associer à des partenaires, d'être dans la bienveillance du groupe – le créateur son, Noam Rzewski, le costumier-Frédérick Denis ou la créatrice des masques Rebecca Flores, par exemple. C'est essentiel de s'associer à des personnes avec qui on partage une vision. » D'ailleurs, tous ses comédiens sont crédités à la création. Sortir du schéma du ou de la metteurice en scène tout.e puissant.e. Retrouver un travail horizontal. À la manière du théâtre comme un art du plaisir, au service d'un propos. Renouer avec l'essence. Et jouer, encore et toujours. C'est sans doute ça, la volonté passionnée d'Eline Schumacher. Et c'est pas pour du beurre.  

Jeu Lucile Charnier, Mathylde Demarez, Thomas Dubot, Sarah Lefèvre, Titouan Quittot, Noémie Zurletti Mise en scène Eline Schumacher Assistanat à la mise en scène Julien Jaillot Création lumière Aurore Leduc Création sonore Noam Rzewski Création costumes Frédérick Denis Scénographie Zouzou Leyens Création masques Rebecca Flores Direction technique Marc Defris

Propos recueillis par Isabelle Plumhans

 © Hubert Amiel

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Tonnerre d'applaudissements pour Eline Schumacher, Prix Spectacle vivant 2023 pour L'Amour c'est pour du beurre !
Née en 1991, Eline Schumacher entre à l’INSAS en 2009. Elle joue dans de nombreux spectacles mis en scène par Sofia Betz, Selma Alaoui, Jasmina Douieb, Vincent Hennebicq, les Renards, la Clinic Orgasm Society… Elle crée aussi ses propres spectacles et propose un théâtre fantasque, autobiographique, généreux et spontané. Après Manger des épinards c’est bien, conduire une voiture c’est mieux (2015), La ville des zizis (2018), Les vieux c’est horrible (2020), elle crée L’amour c’est pour du beurre au Théâtre les Tanneurs.