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Tonnerre d'applaudissements pour Emmanuelle Nicot, Prix Cinéma 2023 pour Dalva !

jeudi 16 mai 2024

Après avoir remporté 7 Magritte, Emmanuelle Nicot reçoit le Prix SACD Cinéma 2023 pour son touchant et brillant film Dalva. Pour son premier long métrage, l'autrice réalise l'exploit d'écrire puis de réaliser un film qui « vous visite longtemps après que la lumière du projecteur se soit éteinte ». Abordant un sujet difficile, elle réussit à en faire un film qui « regarde la souffrance et le mal sans diaboliser et tente de les transformer pour envisager un retour à l’équilibre ». Nous vous invitons à découvrir l'éloge du Comité belge à son sujet, ainsi que l'entretien de l'autrice, qui revient sur son parcours.



L'éloge du Comité belge de la SACD

Il y a des films qui reviennent vous visiter longtemps après que la lumière du projecteur se soit éteinte. Des films qui ont touché quelque chose que les mots n’épuisent pas. Des films dont le sujet, les personnages, l’écriture et la réalisation forment un tout qui semble avoir trouvé un point d’équilibre miraculeux dans le chaos du monde. Dalva fait partie de ces films.

C’est l’histoire d’une jeune fille, sous l’emprise de son père, qui va devoir réapprendre à être une enfant. Un récit initiatique inversé où chaque image construit patiemment, au contact des autres, la possibilité d’une renaissance et la reconquête fragile d’une identité.

D’une sincérité radicale et d’une justesse émotionnelle impressionnante, le film d’Emmanuelle Nicot, son premier long-métrage, est un geste de cinéma droit et direct, qui touche à l’épure. Un film qui regarde la souffrance et le mal sans diaboliser et tente de les transformer pour envisager un retour à l’équilibre. Dans un monde en reconstruction et en quête de récits neufs, cette volonté de ramener la lumière là où régnait l’obscurité et cette envie de croire en la possibilité d’un avenir, alors que tout semble détruit, même l’innocence, est un acte politique salvateur qui renouvelle nos imaginaires. Un acte qu’il faut chérir comme nous chérissons Dalva et sa jeune interprète – Zelda Samson – quand progressivement, au contact des autres, elle va oser se remettre à aimer.

Benjamin d’Aoust, membre du Comité belge de la SACD


Emmanuelle Nicot : « Tôt ou tard, les planètes s’alignent »


Deux ans après sa présentation au Festival de Cannes, ‘Dalva’ conclut son parcours stellaire avec sept Magritte en poche et une seconde sortie en salle ! À l’heure du bilan, Emmanuelle Nicot revient sur les leçons apprises en écrivant ce premier long-métrage, et sur les forces qu’elle a mobilisées en cours de route, en elle et autour d’elle.



Le motif du refuge parcourt votre filmographie. Un choix conscient ?

Dans mes films, je me demande comment on peut supporter l'insupportable. Je suis fascinée par les mécanismes de défense qu'on met en place dans des contextes qui, vu de l'extérieur, ne peuvent que rendre fou. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai fait du cinéma. Avant d’étudier à l’IAD, je bricolais de petits films expérimentaux, mais personne ne comprenait vraiment ce que j'avais envie de dire. Faut dire que c’était vraiment abstrait et bien trop symbolique. Tout ce que je déteste aujourd'hui dans le cinéma.

 

Qu'est-ce qui vous plaît formellement au cinéma ?

J'aime les documentaires, aller à la rencontre de mondes que je ne connais pas du tout. Qu'on me plonge dans un univers où moi, petite frouze, je n'irais jamais. Et j'ai envie d'être au plus proche des émotions des gens, de ce qu'ils traversent psychologiquement. En gros, qu’on s’intéresse aux humains. 

 

Qu'avez-vous appris en écrivant 'Dalva' ? 

C'était vertigineux, car je me découvrais en tant que scénariste. Je ne savais pas du tout comment m'y prendre. Comment résumer une période de deux ans en une heure trente ? Où mettre les ellipses ? Qui placer sur la route du personnage ? Je suis en train d'écrire un nouveau film et c'est tellement plus facile cette fois-ci. Maintenant, j’ai plein d'outils dans ma boîte pour me sortir des blocages. Par exemple, j'ai compris que faire des immersions, ça donne de la matière pour écrire, mais c'est aussi un carburant à légitimité. C'est très important pour moi d'écrire des choses justes et ça peut me paralyser. Mais en mettant les mains dans la boue, en rencontrant des gens, je sors des méandres de mes questionnements. Pour ‘Dalva’, j'ai parlé avec des juges de la jeunesse et des éducateurs. Pour les séquences avec la psy, j'ai carrément tenu un jeu de rôle avec une vraie pédopsychiatre. Je jouais Dalva et j'enregistrais ce qu'elle me répondait. J’ai ensuite condensé tout ça dans une scène de trois minutes. Ça m'a vachement aidée. Tout comme prendre des vacances. Il faut accepter de s'arrêter quand on devient aveugle. Prendre du recul pour revenir avec de nouveaux yeux. Puis, tôt ou tard, vient enfin l'impression que les planètes s’alignent.

© Caroline Guimbal

Quid de la poésie des images, comme le fait que Dalva passe visiblement de l'ombre à la lumière au cours du film ? Tout est écrit dans le scénario ou inventé en cours de route ?

Cette poésie est pensée et décidée, mais pas que par moi. Ça vient surtout du travail avec ma cheffe opératrice, car ma façon d'écrire n'est pas si visuelle que ça. En amont du tournage, je peux dire avec exactitude ce que le personnage traverse lors de telle ou telle scène. Mais je ne réfléchis par encore au placement de la caméra à cette étape. Je n'ai jamais d'image figée en tête. Je ne suis pas ce genre de réalisatrice. Par contre, je sais exactement ce que je veux dans la direction d'acteurs. Je me dis que c'est ça, mon pouvoir à moi. Une fois le scénario écrit, on se réunit avec ma cheffe opératrice pour décider comment les images vont raconter ce qu'on veut dire. Elle est aussi présente à l'étape du casting pour filmer les essais et affiner nos idées en les regardant. Quand le tournage commence, tout est fixé mais on se pose chaque matin avec ma cheffe opératrice et ma scripte pour reparcourir nos décisions, et les confronter à la réalité du décor. Je veux tout le temps que notre trio soit d'accord sur ce qu'on tourne. On a toutes les trois la même sensibilité, mais chacune avec une paire de lunettes différente. D'une certaine façon, on réalise à trois. Je ne crois pas qu’on fasse des films tout seul. En tout cas, je sais que je ne ferais pas les mêmes films si elles n’étaient pas avec moi. Cela dit, il faut que je reste le maître du navire et j'ai parfois senti que je pouvais perdre le gouvernail. Mais on a tellement de bienveillance entre nous qu'on peut en parler sans filtre, et dépasser ces nœuds sans attendre. 

 

Vous êtes également directrice de casting. Ça vous a servi pour 'Dalva' ?

À force de diriger des castings, les yeux s'aiguisent et on apprend à s'écouter. C’est ce qui m’a permis de vivre ma rencontre avec Zelda Samson comme une évidence, après deux jours de casting à peine. L'ennui, c'est que mes productrices n'ont pas vraiment eu la même épiphanie que moi. Le truc, quand on fait du casting, c’est qu’on sait que le personnage qui a été écrit n'est pas celui qu'on va rencontrer. Le secret d'un bon casting, c'est donc d'aller chercher des gens qui ne ressemblent pas exactement à ce qu'on a écrit. Dalva, sur papier, c'est une petite poupée de porcelaine, hyper fine, avec des cheveux blonds, des yeux noirs et la peau laiteuse. Mes productrices s'attendaient à ce que je trouve une fille comme ça. J'en ai vu quelques-unes, mais c'était plat. Puis on a rencontré Zelda, qui est plus costaude que ces petites poupées, dont les cheveux roux sont complètement fous, et qui n'est pas spécialement gracieuse. Et c'est directement devenu plus intéressant. On a pu construire avec elle ce que le père du film a justement posé sur sa fille. La question de la féminité, des habits, du maquillage, de la coiffure. Et voir comment, dans le film, elle enlèverait ces couches pour que Dalva finisse par ressembler à la Zelda d'origine.

 

Quel regard portez-vous sur le parcours du film, de sa présentation à Cannes jusqu'à la pluie de prix aux Magritte en février dernier ?

C’est trop beau ! J'ai eu un parcours de rêve alors que j’étais une parfaite inconnue. Le film a gagné beaucoup de prix, mais je ne me mets pas la pression. Il n'y a aucun trophée chez moi. J'ai refusé d'avoir un agent quand on me l'a proposé dans la foulée du festival de Cannes. En fait, j'ai pas envie de changer. Je suis quelqu'un de lent et je ne sais faire qu'une chose à la fois. Pendant l'écriture de 'Dalva', je plantais des fraises et des salades à mi-temps dans un maraichage, et ça m’allait très bien. Si je mets dix ans à écrire le second long-métrage, je m'en fous. J'ai pas besoin de faire trente films dans ma vie. Je préfère en réaliser trois ou quatre dont je suis fière et qui me rendent heureuse.  

 

Propos recueillis par Stanislas Ide



 © Caroline Guimbal

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Tonnerre d'applaudissements pour Emmanuelle Nicot, Prix Cinéma 2023 pour Dalva !
En 2012, Emmanuelle Nicot sort de ses études en cinéma (IAD) avec un court-métrage, RAE qui remporte une quinzaine de prix. En 2013, elle devient directrice de casting sur un long-métrage. Le film nécessite un casting quasi intégralement « sauvage ». Puis, elle se lance et se forme dans des stages de direction d’acteur·ice·s, apprend sur le terrain ce métier qui devient une passion. En 2016, elle réalise le court-métrage À l’arraché. En 2021, elle réalise son premier long-métrage, Dalva, qui sera présenté en avantpremière à La Semaine de la Critique à Cannes et sera primé plus d’une vingtaine de fois.